L’art de vivre avec la surdité

28 septembre 2017

Elsie Suréna (Le Nord)

Pour toutes sortes de raisons, nous avons souvent du mal à entrer en rapport avec des personnes présentant un handicap ou une déficience quelconque. L’impression de ne pas savoir quoi dire ou faire, comment aider, et une sorte de gêne s’ensuit, empêchant ces échanges qu’on aurait eu avec n’importe qui. Et si la personne n’avait pas besoin d’aide particulière et attendait tout simplement la rencontre avec l’autre ? A la veille du 24 septembre, Journée mondiale des sourds, Le Nord a eu un entretien avec Fanny Roy (FR).

LN : Vous êtes née sourde ou vous l’êtes devenue (à quel âge) ?

FR : Je suis née sourde profonde. Je dois préciser ici que la surdité profonde n’est pas la surdité totale, mais c’est proche.

LN : Comment avez-vous appris à vivre avec cette limitation pendant l’enfance?

FR : Je suis née sourde, donc je n’ai pas connu la « perte » qu’un entendant devenu sourd pourrait éprouver. Pour moi, ma condition est parfaitement normale, tout comme il est parfaitement normal pour un entendant d’entendre. Il n y a aucun processus de deuil ou d’acceptation car j’ai rien perdu.

Ma surdité n’était pas une limitation pour moi pendant l’enfance. Jeune, je reconnaissais que j’étais sourde et que les autres personnes entendaient, mais cela ne me posait pas de problème. Je ne me voyais pas handicapée et je m’ajustais au fur et à mesure, tout simplement.

LN : Vous êtes-vous sentie différente des autres filles de votre âge en grandissant, et si oui, en quoi?

FR : Oui, je me sentais différente des autres filles de mon âge en grandissant, mais c’est au niveau physique vu que j’étais la plus petite (et mignonne!) de mon école, et bien que j’étais agile et pleine d’énergie, j’étais aussi la moins forte. J’avais de la difficulté à ouvrir mes bouteilles d’eau, hahahah!

J’ai eu la chance d’avoir des amies qui ont pris la peine d’apprendre la langue des signes pour communiquer avec moi, ce qui m’a aidée à ne pas me sentir trop différente des autres filles.

C’est pendant l’adolescence que l’impact de ma surdité s’est fait le plus ressentir au niveau social, en raison des difficultés de communication. Heureusement, l’internet est arrivé au bon moment dans ma vie et m’a permis de communiquer et socialiser avec autrui.

LN : Comment s’est déroulée votre scolarité (problèmes, rejets, défis, accessibilité, réussites)?

FR : Ma scolarité, eh? Au début ce n’était pas évident… pour ma mère. Ma mère a dû se battre pour que j’aie une éducation et de l’accessibilité ici à Hearst. Mais une fois tout établi, les écoles se sont montrées plus compréhensives et ont coopéré généralement bien avec moi pour mes besoins. J’ai pu bénéficier de divers services tout au long de ma scolarité tels qu’un interprète, de la transcription de notes, du tutorat, de l’équipement spécialisé à l’université, pour en nommer quelques-uns. Le tout dans le but de faciliter mon apprentissage afin d’avoir des chances égales aux autres enfants de mon âge. Certains de mes professeurs et intervenants ont été excellents et sont devenus mes amis tout au long de ma scolarité.

Et c’est gagné, vu que non seulement j’ai terminé l’école secondaire catholique de Hearst avec le cordon d’honneur pour une moyenne de plus de 80 %, je me suis même rendue jusqu’au terme de mes études à l’Université de Hearst. J’ai obtenu mon diplôme cum laude. Je considère ces deux moments mes plus grandes réussites scolaires.

La troisième? J’ai appris une bonne partie de l’anglais par moi-même… en utilisant un dictionnaire français-anglais religieusement, depuis l’âge de 12 ans. (Je n’ai participé à aucun cours d’anglais avant l’école secondaire.) Ce dictionnaire était ma bible, et j’ai rapidement dépassé ma mère qui m’enseignait les bases de l’anglais à cette époque. Mon anglais était suffisamment bon pour que je réussisse non seulement mes cours d’anglais en ligne à l’école secondaire, mais aussi mes cours d’anglais à l’Université haut la main.

Je dirais que deux défis principaux auxquels j’ai dû faire face pendant tout le long de mon parcours scolaire sont les difficultés de communications, qui ont été facilement résolu grâce à mes interprètes (quand j’en avais) ou grâce à la communication écrite et aux présentations orales.

Oh boy, les présentations : j’y travaillais deux fois plus que les autres, car je devais préparer non seulement mes présentations, mais aussi mon texte de discours. Une fois terminé, je devais sélectionner quelqu’un pour être ma voix pendant que je signais ma présentation, et nous pratiquions ensemble pour bien nous synchroniser. Pendant mes études universitaires, j’ai découvert les applications text-to-speech, et j’ai pu supprimer l’intermédiaire et faire mes présentations moi-même.

J’ai eu quelques difficultés avec la lecture et l’écriture au départ, mais ça s’est résorbé en 5ième ou en 6ième année et je n’ai plus eu aucun problème par la suite. Par contre, j’éprouve encore quelques difficultés avec mon français, car les règles de grammaires y sont longues comme le bras et c’est une tâche colossale pour moi de me rappeler tout cela. L’anglais est plus facile, haha…

LN : D’où vient votre intérêt pour la psychologie? Vous comptez y faire carrière?

FR : Durant mon adolescence je regardais beaucoup d’épisodes du type Hoarders, Obsession, Intervention. Je dévorais littéralement les épisodes de ce type. J’étais convaincu que j’allais y faire carrière.

Maintenant que je suis mûre de quelques années de plus… je n’ai plus cette certitude. J’aime toujours bien la psychologie, mais je ne sais toujours pas à quelle branche je veux me consacrer, si c’est bien ce que je désire réellement. Je prends présentement une période de réflexion à cet égard.

LN : Envisagez-vous de fonder une famille et d’avoir des enfants?

FR : Oui, éventuellement. Mais pour l’instant, non. J’essaye de trouver un emploi stable.

LN : Comment et où vous voyez-vous dans dix ans?

FR : Dans dix ans, je me vois posséder un emploi stable, être en couple, et habiter dans mon propre chez-moi, que ça soit un appartement ou une maison.

LN : Quelles leçons de vie avez-vous tirées de votre situation que vous voudriez partager avec les autres?

FR : A) Les personnes apprécient beaucoup quand les autres personnes prennent le temps d’entrer en communication avec elles en utilisant une méthode de communication qu’elles n’utilisent pas généralement.

B) Sois flexible et adapte-toi, et insiste pour que les autres le soient avec toi aussi. Rien n’est gravé dans la pierre.

C) Fais ce que tu aimes, fais-le souvent, et tu pourras développer un talent et acquérir des connaissances inattendues. C’est ainsi que j’ai développé ma maitrise de l’anglais écrit.

LN : Autre chose, importante pour vous, que vous voudriez ajouter?

FR : J’ai n’ai qu’une dernière chose à dire, et je vais traduire les mots de King Jordan, le 7ième président de l’Université Gallaudet, pour le faire : « Les personnes sourdes sont capables de faire n’importe quoi… sauf entendre. »