Un siècle plus tard, son petit-neveu tente d’en savoir plus

28 septembre 2017

Valentin Cueff (La liberté)

Quelle a été la vie de Fernand de Gramont, un Français résident à Winnipeg entre 1905 et 1917, lorsqu’il se trouvait au Manitoba ? C’est la question que, 100 ans plus tard, se pose son petit-neveu. Parmi les pièces du puzzle : un coffre au contenu surprenant, des articles centenaires de La Liberté et des lettres échangées avec une femme de Chicago.

Le Français Pierre Martin-Prével se souvient de son grand-oncle comme d’un vieil homme calme, aimable et peu bavard. Pourtant, il le sait, son aïeul a voyagé dans sa jeunesse. Il aurait passé 12 ans dans une ville qui s’appelle Winnipeg, au Canada.

Marié, sans enfants, ce grand-oncle appelé Fernand de Gramont n’a jamais donné de détails sur ce qu’était sa vie de l’autre côté de l’Atlantique. « Il était discret par nature et éducation. Mais j’ai cru comprendre qu’il avait beaucoup de nostalgie dans le fait d’avoir quitté le Canada. Il me disait par exemple que les Rocheuses étaient la plus belle chose qu’il avait vue de sa vie. »

« On dirait qu’une fois rentré en France, il a traversé les époques de façon transparente — il n’a jamais piqué une colère, n’a jamais pris parti. Ça reste curieux pour moi que cet homme ait occulté 12 ans de sa vie, vie professionnelle, sociale, amoureuse même. »

Né en 1885, Fernand de Gramont a quitté son pays natal en 1905. « Dans ces familles aristocratiques françaises, la loi de séparation de l’État et de l’Église a été mal acceptée. Ses frères se sont engagés dans l’armée. L’un a été tué en Indochine, l’autre au Tchad. Lui avait de l’asthme et je pense qu’il a été réformé. »

Ce serait la raison pour laquelle, à 20 ans, il embarquait pour le Canada. Un geste que son petit-neveu juge courageux, pour son âge et l’époque. « Il ne parlait pas anglais et n’était jamais sorti de sa région d’origine, dans le Sud-Ouest de la France. »

C’est peut-être là l’origine de la fascination de Pierre Martin-Prével pour le personnage : l’image de ce baroudeur ne colle pas avec celle du grand-oncle placide qu’il a connu et qui est décédé en 1979 à l’âge de 94 ans, quand lui-même en avait 24.

« Ce qui me surprend c’est le contraste entre l’homme effacé que nous avons connu et un très jeune homme quittant le confort de sa famille pour une destination lointaine et forcément incertaine. »

Puis vient la question : pourquoi Winnipeg ? Le choix de Fernand de Gramont de s’installer au Manitoba surprend son petit-neveu. « Quand on parle du Canada à un Français, il ne connaît généralement pas Winnipeg. Il pense au Québec, à Montréal, à Toronto. »

Une des hypothèses qu’il avance est que Fernand de Gramont aurait entendu, à son arrivée, que Winnipeg était l’endroit où aller pour faire des affaires (voir encadré ci-contre).

De son vivant, le grand-oncle n’a pas expliqué le choix de sa destination. Quelques années après sa mort, Pierre Martin-Prével a découvert dans la résidence de son aïeul un gros coffre en métal. À l’intérieur, un trésor déconcertant : un fémur humain.

Aujourd’hui perdue, cette trouvaille insolite épaissit le mystère autour de cette figure familiale. Cependant, en plus de l’os, le coffre contenait de vieilles cartes postales en sépia. Celles-ci, couplées à celles adressées à sa sœur, la grand-mère de Pierre Martin-Prével, ont permis à l’enquêteur improvisé de retrouver plusieurs adresses à Winnipeg où son grand-oncle a séjourné.

« Il a résidé au 245 ou au 268 Oak Avenue, à Norwood. Cette avenue s’appelle maintenant Enfield Crescent. À ce jour, ces numéros n’existent plus, puisqu’on passe du 243 au 247 et du 266 au 270.

« En 1913, il a acheté deux lots, le 154 et 155, appartenant à la Corporation Archiépiscopale Catholique de Saint Boniface, et signé pour ce faire deux hypothèques de 1200 $ chacune, payables le 27 septembre 1917. »

En voyage au Canada en août 2017, un siècle plus tard, Pierre Martin-Prével, toujours animé par cette curiosité, a fait un détour par Winnipeg pour tenter d’en savoir plus. Avec l’aide de Julie Reid, archiviste à la Société historique de Saint-Boniface, de nouveaux indices ont fait surface : le nom « de Gramont » figure à deux reprises dans La Liberté, en 1917 (1).

On y apprend qu’il aurait fréquenté un club appelé «Le Canada». D’après les archives de notre journal, ce lieu fut actif de 1915 à 1918. Les Canadiens français s’y réunissaient autour de repas, tournois de bridge et rencontres littéraires. Des soldats revenus du front en Europe venaient y raconter leur histoire.

Ce club était situé, en 1917, dans l’édifice Cadomin, situé au 282 rue Main.

Si ces pistes ne lui ont pas apporté plus d’informations sur le périple canadien de son aïeul, le petit-neveu a toutefois retrouvé la trace de son lieu de travail : le bureau 44 du 221 de l’avenue McDermott. Il s’y est rendu. « C’était assez émouvant de voir que son bureau n’avait probablement pas changé. »

Son titre de travail était alors «Notaire, Placements financiers et hypothécaires, achat, vente et gérance d’immeubles, représentant en assurance incendie», selon l’en-tête d’une lettre envoyée en France à l’époque.

À la même époque, Fernand de Gramont aurait tenu une correspondance épistolaire avec une certaine Charlotte Hurd, qui habitait Chicago. « J’ai retrouvé une carte postale qu’elle lui a adressée, et qu’il a gardée, signée With Love, Charlotte. Je ne sais pas comment il l’a connue, mais je me demande le type de relations qu’ils entretenaient. » Ses recherches à Chicago, basée sur l’adresse qui figurait sur la carte, n’ont mené à rien.

La raison pour laquelle son grand-oncle est revenu en France est toute aussi obscure. Là non plus, Pierre Martin-Prével ne manque pas d’hypothèses.

« Peut-être est-il reparti pour s’occuper de ses sœurs, car ses deux frères et son père étaient décédés en 1917. Ou alors il a dilapidé son argent. Ou peut-être qu’il a fait des mauvaises affaires et a fui… » À son retour en Europe, le notaire winnipégois a travaillé comme interprète pour l’armée américaine. « Il me parlait parfois en anglais », ajoute Pierre Martin-Prével. Mais le petit-neveu reste sur l’impression que sa vie après le Manitoba n’a pas été aussi palpitante.

« J’ai toujours eu de l’affection pour ce monsieur. Je me dis que peut-être il est passé à côté de sa vie, et qu’en quittant le Canada il a raté une vie probablement plus excitante que celle qu’il a eue après. » Aujourd’hui, le petit-neveu est lucide quant aux chances de succès de son enquête. Mais ne perd pas espoir. « Je n’aurais jamais toute l’histoire, sauf miracle. Mais peut-être existe-t-il à Winnipeg des gens dont les parents, grands-parents, ont pu être en relation avec mon grand-oncle et pourraient m’apporter des informations. Même si plus d’un siècle est passé. »