L’orme winnipégois : un patrimoine en danger

18 octobre 2017

Par Valentin Cueff (La Liberté)

Depuis les années 1960, la maladie hollandaise de l’orme s’est répandue dans tout le Canada, conduisant l’arbre à disparaître de nombreuses zones urbaines. Toutes ? Non ! Une ville au centre du pays résiste encore et toujours à l’invasion du coléoptère porteur de la maladie…

Et si les ormes de Winnipeg entraient au patrimoine mondial de l’UNESCO ? Anna Thurmayr, professeure au département d’architecture paysagère de l’Université du Manitoba, a lancé l’idée lors d’une conférence. Non pas qu’elle souhaitait lancer la procédure : son discours visait avant tout à montrer que cet arbre qui jalonne nos routes est un bien plus précieux qu’on ne l’imagine, et qu’il mérite davantage notre attention. Les 230 000 ormes winnipégois remplissent en effet la plupart des critères de sélection du prestigieux statut de l’organisme, car ils représenteraient, d’après la professeure, un phénomène unique et chargé d’histoire en Amérique du Nord. « Winnipeg est chanceuse d’avoir encore tant d’ormes. Beaucoup d’autres grandes villes se sont débarrassées de ces arbres à cause de la maladie hollandaise. Elles ont des rues qui s’appellent Elm Street, où l’arbre n’est plus présent. » L’orme d’Amérique s’est enraciné à Winnipeg au début du 20e siècle.

« En Amérique du Nord, les ormes ont été plantés par les immigrants qui avaient le mal du pays. Vous venez dans un pays où il y a moins d’arbres, et vous voulez quelque chose qui vous rappelle votre pays natal. Un arbre planté est un souvenir. »

Planter des arbres en ville ? Bien plus qu’une façon de meubler nos boulevards et nos jardins, explique la professeure en architecture paysagère.

« Nous nous identifions aux arbres. Il y a beaucoup d’expressions qui s’y rapportent, beaucoup d’histoires et de contes qui racontent la transformation d’arbres en humain. Un arbre est comme une personne. De nombreuses traditions, comme un mariage ou une naissance, impliquent de planter un arbre. Dans ce dernier cas, l’arbre et la personne grandissent en même temps. C’est une relation symbiotique. » Sans oublier tous les aspects pratiques qu’un arbre apporte dans le paysage urbain.

« On bénéficie des arbres de nombreuses façons : ils fournissent un abri, ils changent le microclimat, ils vous donnent de l’ombre, bloquent le vent, gardent la température basse, ou encore retiennent l’eau lors des tempêtes. « L’orme en particulier est un arbre très résistant. Il résiste aux températures très chaudes et très froides. Il est idéal pour le milieu urbain. À Winnipeg, notre climat limite notre variété de plantes et nous n’avons pas beaucoup d’autres options. »

Aujourd’hui, la maladie hollandaise touche de plus en plus de ces ulmacées. Plusieurs solutions existent pour pallier le problème. Si planter un orme amène le risque qu’il soit contaminé, ne faudrait-il pas choisir d’autres arbres pour le remplacer ?

« Je pense qu’en raison de la culture de l’orme à Winnipeg, ce qu’il représente, du fait qu’il a disparu d’autres villes, nous avons encore la chance d’agir et de nous engager pour les préserver. »

« C’est ce que fait le Département de foresterie de la Ville pour l’instant : garder les arbres sains et enlever seulement ceux atteints de la maladie. Cela conduit cependant à une certaine monotonie. Accentuer la diversité des arbres plantés est logique : quand l’un d’eux est malade, vous choisissez une autre espèce pour le remplacer. Mais de ma perspective historique et culturelle, je pense qu’il faudrait planter plus d’ormes à Winnipeg.

« Peut-être qu’un orme va développer une résistance à la maladie ? Winnipeg est tellement unique grâce à ses arbres. Alors pourquoi ne pas saisir cette chance ? Nous pouvons être un laboratoire urbain sur l’orme d’Amérique. La question serait à poser aux chercheurs. »

Elle ajoute qu’actuellement, le principal problème est qu’il n’existe pas de législation pour protéger les vieux ormes de Winnipeg, dont beaucoup se trouvent chez des particuliers. « Un règlement existe en Europe, et se retrouve même à Toronto : les gens ne peuvent pas couper les arbres qui ont dépassé une certaine circonférence. Mais je suis partagée sur cette loi, parce que parfois les propriétaires les coupent avant qu’ils n’atteignent cette taille. »

L’orme d’Amérique peut vivre plusieurs centaines d’années et atteint parfois 35 mètres de hauteur. À Saint-Boniface, à River Heights, le long de la rivière Seine, sa canopée vient couvrir les habitations. Un mouvement majestueux qui ne cesse de fasciner Anna Thurmayr.

« Pour moi, c’est comme une cathédrale d’arbres. Vous voyez ce que je veux dire, quand deux arbres se rejoignent au-dessus des routes. C’est ce à quoi les gens se sentent connectés.

ENCADRÉ

Un manque de moyens pour arrêter la maladie de l’orme Le phénomène n’est pas nouveau : la graphiose de l’orme, plus connue sous le nom de la maladie hollandaise de l’orme, continue de se propager malgré les efforts de la Ville pour enrayer sa propagation. Le premier cas d’arbre infecté au Manitoba remonte à 1975. Sur les huit millions d’arbres que compte Winnipeg sur son territoire, il y aurait plus de 230 000 ormes d’Amérique, soit environ un arbre pour trois habitants. Chaque année, la Ville recense les nouveaux cas d’infection. Elle a identifié, en septembre 2017, 8090 cas d’infection.

Cela représente 3,5 % des ormes de la ville. Un chiffre relativement bas, mais la maladie gagne du terrain, comme l’explique Martha Barwinsky, responsable de la foresterie à la Ville de Winnipeg.

« Au cours des trois dernières années, nous avons pris du retard face à la progression de la maladie. À ce stade, nous avons encore 617 arbres recensés les deux années précédentes à abattre, en plus de ceux qui ont été comptabilisés cette saison. »

Elle précise qu’un arbre infecté qui n’est pas enlevé pendant plus de deux saisons présente un risque plus important de propagation de la maladie.

D’après la responsable de la foresterie, les moyens manquent pour maîtriser le problème. « Nous avons un budget qui nous donne les moyens d’abattre environ 3500 arbres par année. Mais dans les dernières années, on a atteint 5000 arbres. On a dépassé notre budget pour cette opération et nous n’avons pas fini. »

Il manquerait à son équipe 1,2 million $ pour enlever les arbres infectés. Elle ajoute que cette part importante du budget qui va dans l’abattage a pour conséquence de réduire le financement des services de plantation et d’entretien des arbres.

Si la saison de recensement des arbres se déroule du printemps à l’automne, la saison d’abattage se poursuit, elle, tout au long de l’année.

Martha Barwinsky explique avoir travaillé cet été en collaboration avec des étudiants et chercheurs, afin de trouver une méthode plus efficace pour identifier les arbres atteints de la maladie.

« L’idéal serait qu’on puisse regarder l’arbre et voir tout de suite comment la maladie progresse. Si on avait des indices visuels pour identifier les arbres atteints, ce serait plus facile. » Le programme se poursuivra l’année prochaine.