Voilà la question à laquelle tente de répondre l’écrivain, philosophe et traducteur français Maxime Rovere. Avec ce guide philosophique, et résolument ironique, parodie du livre de développement personnel, le spécialiste de Spinoza livre ses conseils au lecteur pour pallier la connerie. Et donne, finalement, une grande leçon de modestie.

Le titre quelque peu provocateur Que faire des cons, publié le 23 janvier aux éditions Flammarion et en avril au Canada, ne reflète le contenu du livre qu’une fois tempéré par son sous-titre : Pour ne pas en rester un soi-même! Véritable leçon de modestie, de travail sur soi, voire de bienveillance, ce «petit traité stoïcien» comme aime à le définir son auteur, vise à régler nos problèmes d’éthique en société. En s’appuyant sur une écriture «rugueuse, volontairement argotique pour saisir l’émotion là où elle s’exprime et dans le registre où elle s’exprime», Maxime Rovere, également professeur de philosophie à l’Université pontificale catholique de Rio de Janeiro au Brésil, produit un manuel à mi-chemin entre théorie et pratique.

Une philosophie utile

Tout commence avec un colocataire bruyant et mal élevé. «Les conflits que je rencontrais m’ont semblé être ceux que rencontre la société. J’ai surtout découvert en moi-même une insuffisance, une incapacité, je me suis trouvé pris en défaut. Le livre est né d’une de mes failles à moi. Je voulais voir si le travail de concept pouvait me sortir de l’impasse», confie le philosophe alors en déroute. D’emblée, un principe fondamental est énoncé : «La connerie se définit toujours par contraste. C’est un jugement qu’on formule sur d’autres personnes.» Pas étonnant, donc, que l’un des préceptes du bouquin soit de dire qu’ «on est toujours le con de quelqu’un». Résultat de nos interactions défaillantes en société, la connerie serait inévitable. «La vie sociale est comme un jeu, et il faut accepter parfois qu’on perde. Personne n’est à l’abri de la connerie», avise Maxime Rovere. Et il n’y a d’autre choix que de la prendre à bras-le-corps. «La valeur humaine n’aurait tout simplement aucun sens s’il n’y avait pas, de temps en temps, des rencontres malheureuses qui imposent de la mettre en œuvre», écrit le penseur.

Une critique moderne

Pour nous armer dans ce combat, l’auteur donne des pistes : ne pas juger, ne pas faire la morale, rester bienveillant, pacifier nos relations, narrer plutôt qu’expliquer… Des conseils d’autant plus nécessaires que les occasions de malentendus montent en flèche à l’heure des réseaux sociaux, propices à l’incompréhension, l’incommunicabilité, au «naufrage interactionnel». «J’ai voulu attaquer un certain dogmatisme qui est en train de se développer à très grande échelle, confie l’écrivain lors d’un entretien accordé à Francopresse. On voit que l’étape de l’argumentation ne cesse de se réduire à travers des manières de communiquer de plus en plus courtes, et donc les opinions s’affrontent de plus en plus.»

Dans ce contexte où fausses infos, opinions exacerbées et complotismes en tous genres se déploient volontiers, le travail d’écoute et de diplomatie peut apaiser les conflits. «Au moment où les émotions le permettent à nouveau, la narration est la porte d’entrée», suggère Maxime Rovere. Se raconter plutôt qu’argumenter, afin d’éviter la discussion enflammée, les joutes oratoires absurdes ou l’échange d’arguments incendiaire. «Là où l’argumentation a tendance à irriter, le récit a tendance à calmer.» Et cette leçon peut servir au-delà de la sphère personnelle : «Il y a là le moyen de soigner des plaies historiques entre communautés. Le travail de Robert Lepage, par exemple, est un travail de raconter ensemble une histoire. Puisque notre société ne sait plus argumenter, il va falloir qu’on réapprenne à se raconter», évoque le philosophe.

Un livre plus politique qu’il n’y paraît

Derrière son ironie apparente, Que faire des cons s’attaque au sectarisme. «Je vois que les communautés, même les individus, sont en train de se durcir autour de la défense de leurs valeurs, transformant leurs adversaires en monstres. C’est une attitude dangereuse. Il faut considérer ses adversaires, on doit pouvoir s’entendre et partager quelque chose avec eux. C’est cette idée d’effort pour surmonter l’opposition, retrouver la confiance dans notre capacité à négocier ensemble.» La souplesse serait ici la grande leçon des «philosophes du doute» tels que Descartes et Socrate.

L’auteur poursuit : «Je suis un peu effrayé de cette sclérose communautaire. Je cite souvent une phrase sublime de Robert Lepage : ‘Si vous n’êtes pas comme moi, alors qui sommes-nous ?’ Ça résume tout. Cette phrase ne nie pas la différence, car il y en a, mais dit qu’il va falloir construire un nous. Si on n’a pas le désir du nous, on ne va pas s’en sortir.»

Maxime Rovere travaille déjà à son prochain ouvrage, qui s’intitulera Qu’est-ce qu’un échange intellectuel? et réfléchira à la notion d’emprunt des idées. Une publication est prévue d’ici à 2020.