JOURNAL DU 12 NOVEMBRE 2020 - Je m’appelle Julien Krause et je suis né en Alsace (France). C’est l’envie de changement qui m’a fait venir au Canada. Je travaillais pour une petite radio : au niveau de la structure, c’était aussi grand qu’ici, mais c’était plus petit dans les ambitions, moins professionnel, on va dire. Puis, je suis arrivé à un moment de ma vie où j’avais l’impression de tourner en rond, j’avais envie d’ajouter quelque chose à ma vie.

J’étais entouré de gens qui n’avaient pas la même vision que moi, donc je me suis beaucoup remis en question. J’en avais marre de rêver, je voulais faire quelque chose qui me plait et j’entendais souvent les gens parler de voyage. Je me suis dit c’est à mon tour de voyager. Au lieu d’écouter tout le temps les histoires des autres, je veux avoir ma propre histoire, pas pour la raconter, mais juste pour être fier de moi, pour pouvoir me dire que j’ai vécu quelque chose.

Je connaissais une Canadienne qui m’a gentiment proposé de venir travailler avec elle et j’ai accepté. J’ai commencé à Racine, une petite ville de l’Estrie, au Québec. J’ai travaillé dans une ferme de brebis, c’était l’aventure à cent pour cent. Tout s’est vraiment bien passé. Au bout de quelques semaines, mon patron me faisait confiance parce qu’il voyait que j’étais motivé, que j’aime ça apprendre. Encore aujourd’hui, ils sont un peu ma famille, c’est comme mon père au Québec. C’est super cool, je m’estime chanceux d’avoir ça. Après quelques mois, j’ai volé de mes propres ailes, je suis allé voir d’autres villes. J’ai fait quelques petites expériences, dans un camping du nord du Québec, par exemple.

Mais la radio me manquait beaucoup. J’étais content d’avoir fait une pause, mais avec l’envie de reprendre, j’ai travaillé à Sherbrooke, en Estrie. Je faisais une petite émission chaque semaine et j’ai contacté toutes les radios. À un moment, j’ai dit bon, je vais essayer d’entrer dans une école de radio et suivre des cours. J’ai été accepté au Collège de radio et télévision de Québec comme étudiant pour une courte formation de sept mois. J’ai habité en colocation et ma compagne actuelle était l’une de mes colocs. De fil en aiguille, on s’est rapproché et on est ensemble depuis bientôt deux ans. Après l’école, j’ai postulé pour venir ici et Steve m’a recontacté, disant que j’étais accepté. C’était prévu, mais on n’a pas toujours la chance de travailler où on veut. L’école nous avait dit que c’est possible qu’on se retrouve à l’autre bout du Canada. Ça ne me faisait pas vraiment peur parce que j’avais déjà cinq-mille kilomètres derrière moi ; rajouter mille, c’était pas impressionnant.

On est arrivé ici le 19 septembre et on est tombé sur des personnes qui ne voulaient que nous aider, et tout de suite. Tout va bien et je suis super content. Au travail, je relève des défis que je n’avais jamais confrontés auparavant, je découvre plein de choses, je m’améliore. Que du bon pour l’avenir. Je me sens intégré et Hearst est une charmante petite ville très soudée.

Par contre, ce qui m’a surpris au Canada c’est le côté désuni du pays. On a changé de province, partant du Québec pour venir en Ontario, et c’est très compliqué au niveau des papiers. Il fallait changer ci, changer ça. Il y avait trop de choses à changer et je ne comprenais pas, j’étais dans le même pays. Il fallait changer de fournisseur pour l’assurance, faut que j’aie un nouveau permis, une nouvelle compagnie de téléphone, plein de nouvelles choses alors que je reste dans le même pays ! C’est ça qui me surprend au Canada.

Après, qu’on soit n’importe où ici, il y a ce petit côté de fierté de nouveau peuple qui veut écrire sa propre histoire, sans être comparé à d’autres gens. C’est beau, parce qu’on ne peut pas leur reprocher de vouloir leur propre identité, au lieu qu’on leur colle une identité qui ne leur correspond pas. C’est ça qui est surprenant, alors qu’en France, on a plein d’identités fortes dans chaque région, mais au final, on est tous Français. Ici, les Québécois sont Québécois, ils ne sont pas Canadiens, les Franco-Ontariens sont Franco-Ontariens, les Acadiens sont Acadiens. C’est très drôle, mais je les comprends parce que je viens d’une région où on a une forte identité. Donc, mon expérience est très complète.

Si je retourne m’installer en France, j’aurai franchi une étape incroyable, monté des marches que je ne pensais même pas être capable. Je verrai la vie différemment et je comprendrai mieux l’étranger. Je le verrai comme un guerrier qui se bat pour s’en tirer, quelqu’un qui a plus de problèmes qu’un Français, parce que ça fait trois ans maintenant que je suis un étranger.

C’est d’autant plus bizarre d’être un étranger quand tu parles la même langue et quand physiquement t’es identique par la couleur de peau. Et pourtant, je le suis parce que je n’ai pas la même culture, pas les mêmes expressions, pas les mêmes réactions. C’est une expérience très intéressante et si on veut un jour qu’il n’y ait plus de guerre dans le monde, il faut que plus de gens voyagent, qu’ils apprennent à se mettre à la place des autres. C’est ce que m’a appris le Canada.