JOURNAL DU 25 FÉVRIER 2021 - Dans l’actualité littéraire francophone, le Salon du livre de l’Outaouais bat son plein. L’intérêt particulier pour nous ce jeudi 25 février, c’est le lancement de l’ouvrage cosigné par Marie Lebel, historienne et professeure à l’Université de Hearst, et Marie-Claude Thifault, détentrice de la Chaire de recherche de la Francophonie en Santé, à l’Université d’Ottawa. Le Nord a échangé avec elles.

LN : Quels ont été votre rôle et motivation, Mme Thifault ?

MCT : Cette idée d’ouvrage a pris forme à la fin d’un projet sur la déshospitalisation psychiatrique financé par les Instituts de recherche en santé au Canada que j’ai dirigé (2012-2016), intitulé « Déshospitalisation psychiatrique et accès aux services de santé mentale. Regards croisés Ontario-Québec, 1950-2012 ». Comme nous l’évoquons dans les remerciements, les données ramassées, leurs analyses et la présentation des résultats dans le cadre de congrès internationaux et d’articles scientifiques nous semblaient insuffisantes pour rendre compte des parcours psychiatriques de vie. Ceux d’individus que nous perdions de vue dans nos efforts de présenter un portrait général sur l’accès aux services de santé mentale. Marie et moi voulions également poursuivre notre collaboration et cette idée d’essai nous a toutes les deux convaincues qu’il serait un moyen fort pertinent pour raconter autrement les conséquences de la déshospitalisation. Nous avons pensé à la structure de l’ouvrage avec la ferme intention de présenter deux façons bien différentes de faire de l’histoire, à partir de sources de première main également différentes, et surtout des façons distinctes de mener des enquêtes. Pour ma part, j’ai travaillé dans les archives centrales de l’Hôpital Montfort où j’ai recueilli les histoires de trois patients à partir de leur dossier psychiatrique. L’accès aux dossiers a été possible grâce aux responsables des archives de l’Hôpital Montfort et leur bureau éthique, ainsi qu’à la précieuse collaboration de l’Institut du Savoir Montfort. Les histoires individuelles permettent une autre lecture sociohistorique. Elles permettent également de changer l’angle d’analyse qui offre une autre lecture, celle du point de vue, pour ma part, des patients.

LN : Parlez-nous de votre participation à ce livre, Mme Lebel.

ML : La collaboration m’a menée à une série d’entrevues auprès de plus de 50 intervenants en santé mentale, sur la deshospitalisation dans la région. Soit de Sudbury à Hearst, en passant par Timmins. J’ai eu aussi accès à des dossiers d’admission, donc à des réactions sur le terrain au sujet de la fermeture des hôpitaux psychiatriques. Ceci de la fin des années 60 à la communautarisation, soit le mouvement visant à réintégrer les personnes atteintes de trouble mental dans la communauté au lieu de les enfermer. J’avais donc beaucoup de documents du point de vue de différents soignants, mais j’avais aussi des récits de patients qui n’avaient pas été utilisés. Ces récits de vie montrent une dérive sur plusieurs décennies de personnes souffrant de troubles psychiatriques, mais à partir de leur propre regard sur l’évolution des soins de santé.

LN : L’ouvrage a couvert quelle période ?

ML : Je dirais de 1964 à aujourd’hui, mais pas pour tous les six parcours étudiés. Cependant, plusieurs portraits sont brossés sur 30-40 ans et montrent l’impact de la maladie sur la personne, la fatigue, l’usure du corps, mais aussi l’usure du réseau social ; également l’impact de la dérive sur les proches avec l’effritement graduel du réseau familial et du réseau d’amis. Dans le cas des parcours urbains suivis par Marie-Claude Thifault, on se rend compte aussi de la réponse des services, du réseau institutionnel. Dans le Nord, c’est surtout la réponse du réseau de solidarité, la grande solitude, l’isolement, les stratégies personnelles et individuelles. Je veux signaler ici le travail minutieux de reconstitution de voix effectué, travail objectif, mais sensible, tenant compte du maintien de soi. De la nécessité pour ces personnes de se dire et d’être entendues, pour exister, pour continuer d’être.

LN : Quel est aujourd’hui l’intérêt de cette recherche pour les gouvernants et les administrés ?

MCT : La recherche en santé mentale est essentielle et une étude comme la nôtre permet d’offrir aux décideurs un autre point de vue. Celui des conséquences à long terme de la maladie, et les services qui sont trop rarement envisagés sur le temps long, voire sur des décennies. Rarement on tient compte dans l’équation de la récurrence des problèmes qu’entrainent les troubles de santé mentale graves. Les histoires individuelles racontées dans notre essai portent sur des parcours de vie psychiatriques sur 20, 30, 40 ans. Notre contribution à la recherche est ici très importante. Elle permet de peser la complexité d’une trajectoire de vie tournant autour des périodes d’hospitalisation, des services communautaires, des thérapies et, inévitablement, du désengagement des familles.

LN : Comment voyez-vous l’avenir des soins en santé mentale ?

MCT : La pandémie nous fait réaliser comment notre santé mentale peut être fragilisée, et qu’il est difficile d’obtenir des services d’accompagnement ou de soutien dans de pareils moments. Les services sont souvent pensés pour apporter une aide temporaire et à court terme. Je crois que les récits que propose Dérives sont une façon de penser ensemble à l’avenir des soins de santé mentale, et cela surtout dans les régions loin des grands centres, avec des ressources en français clairement insuffisantes.Dans l’actualité littéraire francophone, le Salon du livre de l’Outaouais bat son plein. L’intérêt particulier pour nous ce jeudi 25 février, c’est le lancement de l’ouvrage cosigné par Marie Lebel, historienne et professeure à l’Université de Hearst, et Marie-Claude Thifault, détentrice de la Chaire de recherche de la Francophonie en Santé, à l’Université d’Ottawa. Le Nord a échangé avec elles.

LN : Quels ont été votre rôle et motivation, Mme Thifault ?

MCT : Cette idée d’ouvrage a pris forme à la fin d’un projet sur la déshospitalisation psychiatrique financé par les Instituts de recherche en santé au Canada que j’ai dirigé (2012-2016), intitulé « Déshospitalisation psychiatrique et accès aux services de santé mentale. Regards croisés Ontario-Québec, 1950-2012 ». Comme nous l’évoquons dans les remerciements, les données ramassées, leurs analyses et la présentation des résultats dans le cadre de congrès internationaux et d’articles scientifiques nous semblaient insuffisantes pour rendre compte des parcours psychiatriques de vie. Ceux d’individus que nous perdions de vue dans nos efforts de présenter un portrait général sur l’accès aux services de santé mentale. Marie et moi voulions également poursuivre notre collaboration et cette idée d’essai nous a toutes les deux convaincues qu’il serait un moyen fort pertinent pour raconter autrement les conséquences de la déshospitalisation. Nous avons pensé à la structure de l’ouvrage avec la ferme intention de présenter deux façons bien différentes de faire de l’histoire, à partir de sources de première main également différentes, et surtout des façons distinctes de mener des enquêtes. Pour ma part, j’ai travaillé dans les archives centrales de l’Hôpital Montfort où j’ai recueilli les histoires de trois patients à partir de leur dossier psychiatrique. L’accès aux dossiers a été possible grâce aux responsables des archives de l’Hôpital Montfort et leur bureau éthique, ainsi qu’à la précieuse collaboration de l’Institut du Savoir Montfort. Les histoires individuelles permettent une autre lecture sociohistorique. Elles permettent également de changer l’angle d’analyse qui offre une autre lecture, celle du point de vue, pour ma part, des patients.

LN : Parlez-nous de votre participation à ce livre, Mme Lebel.

ML : La collaboration m’a menée à une série d’entrevues auprès de plus de 50 intervenants en santé mentale, sur la deshospitalisation dans la région. Soit de Sudbury à Hearst, en passant par Timmins. J’ai eu aussi accès à des dossiers d’admission, donc à des réactions sur le terrain au sujet de la fermeture des hôpitaux psychiatriques. Ceci de la fin des années 60 à la communautarisation, soit le mouvement visant à réintégrer les personnes atteintes de trouble mental dans la communauté au lieu de les enfermer. J’avais donc beaucoup de documents du point de vue de différents soignants, mais j’avais aussi des récits de patients qui n’avaient pas été utilisés. Ces récits de vie montrent une dérive sur plusieurs décennies de personnes souffrant de troubles psychiatriques, mais à partir de leur propre regard sur l’évolution des soins de santé.

LN : L’ouvrage a couvert quelle période ?

ML : Je dirais de 1964 à aujourd’hui, mais pas pour tous les six parcours étudiés. Cependant, plusieurs portraits sont brossés sur 30-40 ans et montrent l’impact de la maladie sur la personne, la fatigue, l’usure du corps, mais aussi l’usure du réseau social ; également l’impact de la dérive sur les proches avec l’effritement graduel du réseau familial et du réseau d’amis. Dans le cas des parcours urbains suivis par Marie-Claude Thifault, on se rend compte aussi de la réponse des services, du réseau institutionnel. Dans le Nord, c’est surtout la réponse du réseau de solidarité, la grande solitude, l’isolement, les stratégies personnelles et individuelles. Je veux signaler ici le travail minutieux de reconstitution de voix effectué, travail objectif, mais sensible, tenant compte du maintien de soi. De la nécessité pour ces personnes de se dire et d’être entendues, pour exister, pour continuer d’être.

LN : Quel est aujourd’hui l’intérêt de cette recherche pour les gouvernants et les administrés ?

MCT : La recherche en santé mentale est essentielle et une étude comme la nôtre permet d’offrir aux décideurs un autre point de vue. Celui des conséquences à long terme de la maladie, et les services qui sont trop rarement envisagés sur le temps long, voire sur des décennies. Rarement on tient compte dans l’équation de la récurrence des problèmes qu’entrainent les troubles de santé mentale graves. Les histoires individuelles racontées dans notre essai portent sur des parcours de vie psychiatriques sur 20, 30, 40 ans. Notre contribution à la recherche est ici très importante. Elle permet de peser la complexité d’une trajectoire de vie tournant autour des périodes d’hospitalisation, des services communautaires, des thérapies et, inévitablement, du désengagement des familles.

LN : Comment voyez-vous l’avenir des soins en santé mentale ?

MCT : La pandémie nous fait réaliser comment notre santé mentale peut être fragilisée, et qu’il est difficile d’obtenir des services d’accompagnement ou de soutien dans de pareils moments. Les services sont souvent pensés pour apporter une aide temporaire et à court terme. Je crois que les récits que propose Dérives sont une façon de penser ensemble à l’avenir des soins de santé mentale, et cela surtout dans les régions loin des grands centres, avec des ressources en français clairement insuffisantes.Dans l’actualité littéraire francophone, le Salon du livre de l’Outaouais bat son plein. L’intérêt particulier pour nous ce jeudi 25 février, c’est le lancement de l’ouvrage cosigné par Marie Lebel, historienne et professeure à l’Université de Hearst, et Marie-Claude Thifault, détentrice de la Chaire de recherche de la Francophonie en Santé, à l’Université d’Ottawa. Le Nord a échangé avec elles.

LN : Quels ont été votre rôle et motivation, Mme Thifault ?

MCT : Cette idée d’ouvrage a pris forme à la fin d’un projet sur la déshospitalisation psychiatrique financé par les Instituts de recherche en santé au Canada que j’ai dirigé (2012-2016), intitulé « Déshospitalisation psychiatrique et accès aux services de santé mentale. Regards croisés Ontario-Québec, 1950-2012 ». Comme nous l’évoquons dans les remerciements, les données ramassées, leurs analyses et la présentation des résultats dans le cadre de congrès internationaux et d’articles scientifiques nous semblaient insuffisantes pour rendre compte des parcours psychiatriques de vie. Ceux d’individus que nous perdions de vue dans nos efforts de présenter un portrait général sur l’accès aux services de santé mentale. Marie et moi voulions également poursuivre notre collaboration et cette idée d’essai nous a toutes les deux convaincues qu’il serait un moyen fort pertinent pour raconter autrement les conséquences de la déshospitalisation. Nous avons pensé à la structure de l’ouvrage avec la ferme intention de présenter deux façons bien différentes de faire de l’histoire, à partir de sources de première main également différentes, et surtout des façons distinctes de mener des enquêtes. Pour ma part, j’ai travaillé dans les archives centrales de l’Hôpital Montfort où j’ai recueilli les histoires de trois patients à partir de leur dossier psychiatrique. L’accès aux dossiers a été possible grâce aux responsables des archives de l’Hôpital Montfort et leur bureau éthique, ainsi qu’à la précieuse collaboration de l’Institut du Savoir Montfort. Les histoires individuelles permettent une autre lecture sociohistorique. Elles permettent également de changer l’angle d’analyse qui offre une autre lecture, celle du point de vue, pour ma part, des patients.

LN : Parlez-nous de votre participation à ce livre, Mme Lebel.

ML : La collaboration m’a menée à une série d’entrevues auprès de plus de 50 intervenants en santé mentale, sur la deshospitalisation dans la région. Soit de Sudbury à Hearst, en passant par Timmins. J’ai eu aussi accès à des dossiers d’admission, donc à des réactions sur le terrain au sujet de la fermeture des hôpitaux psychiatriques. Ceci de la fin des années 60 à la communautarisation, soit le mouvement visant à réintégrer les personnes atteintes de trouble mental dans la communauté au lieu de les enfermer. J’avais donc beaucoup de documents du point de vue de différents soignants, mais j’avais aussi des récits de patients qui n’avaient pas été utilisés. Ces récits de vie montrent une dérive sur plusieurs décennies de personnes souffrant de troubles psychiatriques, mais à partir de leur propre regard sur l’évolution des soins de santé.

LN : L’ouvrage a couvert quelle période ?

ML : Je dirais de 1964 à aujourd’hui, mais pas pour tous les six parcours étudiés. Cependant, plusieurs portraits sont brossés sur 30-40 ans et montrent l’impact de la maladie sur la personne, la fatigue, l’usure du corps, mais aussi l’usure du réseau social ; également l’impact de la dérive sur les proches avec l’effritement graduel du réseau familial et du réseau d’amis. Dans le cas des parcours urbains suivis par Marie-Claude Thifault, on se rend compte aussi de la réponse des services, du réseau institutionnel. Dans le Nord, c’est surtout la réponse du réseau de solidarité, la grande solitude, l’isolement, les stratégies personnelles et individuelles. Je veux signaler ici le travail minutieux de reconstitution de voix effectué, travail objectif, mais sensible, tenant compte du maintien de soi. De la nécessité pour ces personnes de se dire et d’être entendues, pour exister, pour continuer d’être.

LN : Quel est aujourd’hui l’intérêt de cette recherche pour les gouvernants et les administrés ?

MCT : La recherche en santé mentale est essentielle et une étude comme la nôtre permet d’offrir aux décideurs un autre point de vue. Celui des conséquences à long terme de la maladie, et les services qui sont trop rarement envisagés sur le temps long, voire sur des décennies. Rarement on tient compte dans l’équation de la récurrence des problèmes qu’entrainent les troubles de santé mentale graves. Les histoires individuelles racontées dans notre essai portent sur des parcours de vie psychiatriques sur 20, 30, 40 ans. Notre contribution à la recherche est ici très importante. Elle permet de peser la complexité d’une trajectoire de vie tournant autour des périodes d’hospitalisation, des services communautaires, des thérapies et, inévitablement, du désengagement des familles.

LN : Comment voyez-vous l’avenir des soins en santé mentale ?

MCT : La pandémie nous fait réaliser comment notre santé mentale peut être fragilisée, et qu’il est difficile d’obtenir des services d’accompagnement ou de soutien dans de pareils moments. Les services sont souvent pensés pour apporter une aide temporaire et à court terme. Je crois que les récits que propose Dérives sont une façon de penser ensemble à l’avenir des soins de santé mentale, et cela surtout dans les régions loin des grands centres, avec des ressources en français clairement insuffisantes. MLebel.jpg